Appel à communication : Oppositions médiatiques. Acteurs politiques, information, pouvoir dans les espaces francophones et italophones (XIXe-XXIe siècles)

Le lien entre médias, politique et information est l’un des fils rouges de l’histoire contemporaine. De la Révolution française à l’avènement d’Internet, cette relation prend des formes et des significations différentes selon les acteurs politiques considérés. Si, d’une part, les médias et l’information ont joué un rôle central dans la gestion du pouvoir institutionnel, d’autre part, les espaces d’expression ouverts par les voix et les pratiques d’opposition semblent multiples, instables et constamment négociés. Le contexte historique et géographique a lui aussi déterminé des formes et des pratiques plurielles : le choix de se concentrer sur les espaces francophones et italophones permet non seulement de s’interroger sur des espaces linguistiques Traversés par des contacts et des échanges réciproques constants à l’époque contemporaine, mais aussi d’étudier les circulations, les traductions et les réappropriations de pratiques politiques qui ne se limitent pas aux cadres nationaux.

Les sciences sociales et l’historiographie ont forgé différentes catégories pour décrire la relation entre l’opposition politique et les médias. En fonction du cadre théorique et des pratiques observées, on trouve de multiples définitions dans le domaine de la sociologie des médias : des « médias alternatifs » (Atton 2006 ; Coyer et al. 2007 ; Harcup 2013) aux « médias radicaux » (Downing 2001), en passant par l’« activisme informationnel » (McKinney 2020) et le « médiactivisme » (Cardon et Granjon 2013 ; Chambru 2015 ; Pasquinelli 2002). Cette diversité terminologique se retrouve également dans les études historiques. La caricature, par exemple, a retenu l’attention de nombreuses études en raison de sa capacité à traduire des cibles polémiques, qu’il s’agisse du pouvoir monarchique, impérial ou républicain, en personnalités médiatiques (Duprat 2002). Son rôle central dans la définition de la relation entre le pouvoir et l’opposition a inspiré des définitions telles que celle de « républicature » (Bertrand 1997). D’autres interprétations ont élargi et assoupli l’éventail des médias à travers lesquels s’est manifestée l’opposition : la littérature en tant que source d’inspiration des processus révolutionnaires (Roger-Lacan, Samson 2021) ou les rumeurs en tant que moyen et moteur du changement politique constituent deux autres exemples de cette diversité (Malandain 2011).

D’autres catégories ont été inventées directement par les acteurs historiques, influençant ainsi les paradigmes d’interprétation. C’est le cas de la « contre-information », apparue en Italie à la fin des années 1960 pour désigner une pratique d’information alternative visant à mettre en lumière les liens entre l’extrême droite subversive et certains secteurs des institutions après l’attentat de Piazza Fontana à Milan en 1969. Ce terme a ensuite été repris par différents mouvements politiques pour revendiquer une conception de l’information opposée à celle des institutions et des médias traditionnels. Une partie de l’historiographie a repris cette catégorie (Veneziani 2006 ; Paoli 2008), en l’appliquant à une grande variété de pratiques : tracts, bulletins, théâtre, chansons, enquêtes (Giannuli 2008). Ces réflexions font apparaître un double mouvement entre opposition et information : d’une part, des acteurs politiques contestent la vision dominante de l’information, en proposant une conception alternative ; d’autre part, l’information elle-même, identifiée comme un terrain de lutte, façonne leurs stratégies, faisant de l’enquête et de la documentation des formes de défense et d’intervention politique.

La catégorie de la « contre-information » correspond à l’une des évolutions les plus récentes de l’opposition médiatique, à savoir celle qui place l’information au centre en tant que terrain d’affrontement et de développements alternatifs. Elle ne rend toutefois pas compte de la diversité des modalités par lesquelles différents acteurs ont manifesté leur résistance au pouvoir à travers des actions médiatiques au cours de l’époque contemporaine. Le colloque propose donc de se concentrer sur la notion d’opposition médiatique – issue de la catégorie des « oppositional media » forgée par la sociologie des médias (Badran et Smets 2018) – afin d’en explorer les potentialités analytiques dans le domaine historiographique, dans le but de construire des analyses diachroniques capables d’établir des similitudes, des liens et des différences sur la longue durée.

Dans cette perspective, l’opposition médiatique n’est pas considérée comme une catégorie figée, ni comme un simple contenu politique véhiculé par les médias, mais comme une pratique historiquement située, soutenue par des infrastructures matérielles, techniques et relationnelles (Star 1999 ; Larkin 2013). Elle désigne l’ensemble des usages, des appropriations et des transformations des médias à travers lesquels les acteurs politiques, sociaux et culturels prennent la parole, rendent visibles les conflits et les appartenances, contestent un ordre du discours et interviennent dans les rapports de force qui définissent, tour à tour, ce qui peut être dit, imprimé, diffusé, écouté, censuré ou conservé (Foucault 1971).

L’histoire du développement de l’activité médiatique d’opposition est également liée aux évolutions de la sphère publique, c’est-à-dire de l’espace relationnel entre la citoyenneté et la gestion du pouvoir institutionnel (Habermas 1962). La perspective de l’opposition médiatique permet de remettre en question et de rendre moins homogènes les processus de démocratisation qui caractérisent l’époque contemporaine. Les expériences et les pratiques des acteurs à travers différentes infrastructures d’opposition médiatique rendent le fonctionnement de la sphère publique moins neutre, en mettant en évidence les formes de pouvoir et de privilège qui déterminent l’accès et la possibilité d’expression de différents sujets (Mouffe 1999).

La question des espaces et des codes linguistiques touche également la notion même de public. Les études queer et féministes ont montré que l’accès, la visibilité et le positionnement au sein de la sphère publique ne sont pas neutres, mais qu’ils sont traversés par des relations de pouvoir (Frazer 1990 ; Warner 2002 ; McKinney 2020). Analyser l’opposition médiatique, à travers la pluralité des spatialités liées à la circulation du langage, revient donc à interroger non seulement les acteurs qui produisent l’information, mais aussi ceux qui la reçoivent, la font circuler et s’en approprient, en tenant compte de facteurs sociaux et culturels tels que le genre, la sexualité, la classe sociale, la racialisation et l’origine (McCall 2005).

À partir de ces réflexions, la relation entre acteurs politiques, information et pouvoir peut être abordée sous trois angles : les acteurs, les médias en relation avec les évolutions technologiques, et les spatialités. Ces perspectives ne constituent pas des axes indépendants : c’est plutôt leur relation qui détermine la dynamique historique de l’opposition à travers les médias.

Acteurs politiques

Différents acteurs ont utilisé les médias pour promouvoir des programmes d’opposition issus de cultures politiques de nature différente : intellectuels, collectifs, ligues, réseaux clandestins, rédactions de journaux, mouvements contre-culturels n’en sont que quelques exemples. En ce sens, les périodes d’effervescence politique constituent autant de moments particulièrement prolifiques pour les médias alternatifs.

L’histoire des mouvements en faveur de la formation et de l’indépendance des États-nations au cours du XIXe siècle illustre bien l’imbrication entre acteurs politiques et pratiques médiatiques. Grâce aux journaux, aux brochures et aux réseaux éditoriaux, les idées et les programmes ont pu circuler au-delà des frontières politiques et administratives, contribuant ainsi à la construction de valeurs et de répertoires d’action partagés. Le cas du réseau de La Giovine Europa est emblématique. Il a donné lieu à de nombreuses expériences médiatiques, comme celle de La Giovine Italia, fondée en 1832 (Guida 2007).

Plus récemment, la presse antifasciste italienne publiée à l’étranger, notamment en France mais pas uniquement, a joué un rôle central tant pour la diffusion d’idées censurées en Italie que pour la coordination des acteurs politiques, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières nationales, autour de la lutte contre le régime fasciste. D’orientation socio-libérale, communiste, socialiste et anarchiste, les nombreuses revues et journaux publiés par les exilés italiens ont constitué à la fois un lieu où rassembler, préserver et diffuser le patrimoine culturel et politique menacé par le fascisme, et un réseau d’acteurs politiques engagés dans la lutte antifasciste (Maltone 2013).

Un exemple différent, mais présentant certaines similitudes, est le cycle de mobilisations de 1968 (Jezo-Vannier 2011 ; McGrogan 2018 ; Forno 2019). Des acteurs politiques ont agi selon des pratiques similaires, favorisant l’émergence d’expériences médiatiques liées à la nouvelle gauche (en Italie, Il Manifesto, Lotta continua et Quotidiano dei lavoratori ; en France, La Cause du peuple et Libération), aux mouvements féministes et LGBTQ+ (Paoli 2008 ; Eloit 2017 ; Bulgarelli 2021 ; Fabre et al. 2022 ; Betancor Abbud 2024), mais aussi à la droite néofasciste, comme la revue Lotta di popolo, du groupe politique du même nom, fondé en 1969 dans le but de rassembler les étudiants non communistes (Guerrieri 2009).

L’analyse à long terme du rôle des acteurs soulève certaines questions transversales que le colloque vise à explorer : quelle est la relation entre les acteurs de l’opposition médiatique et ceux qui détiennent le pouvoir ? Comment les formes de contrôle politique, administratif et judiciaire transforment-elles l’opposition médiatique ? Quelles sont les hybridations entre opposition et complicité ? Ou encore, quelles sont les pratiques de formation d’une opposition médiatique ? Quelles formes d’hégémonie et de pouvoir s’établissent entre les sujets qui produisent une résistance médiatique ?

Médias et évolutions technologiques

L’opposition médiatique est étroitement liée au développement des technologies de production et de diffusion de l’information. Celles-ci ne se succèdent pas de manière linéaire et évolutive, mais l’époque contemporaine se caractérise par un processus de pluralisation des formes que prend cette opposition, précisément en lien avec les nombreuses révolutions technologiques qui se sont produites au cours des deux derniers siècles (Martin 2005 ; Forno 2012 ; Bergamini 2013). Depuis l’invention de la rotative dans les années 1840 jusqu’à l’ère du web, en passant par la révolution des télécommunications entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, la rapidité et les coûts de production et de diffusion de l’information ont profondément et rapidement changé.

Le nombre d’acteurs politiques capables de se réapproprier les moyens de communication de masse s’est ainsi accru, modifiant également leur répertoire d’action. En témoigne le recours à de nouvelles technologies par de nombreux acteurs politiques dès le début du XXe siècle (Ageron 2005), à l’instar du Front de libération nationale algérien qui a lancé en 1956 « Ici la voix de l’Algérie libre et combattante ». On peut citer d’autres exemples dans ce sens, depuis les radios libres qui ont fleuri en France et en Italie dans les années 1970 (Lefebvre 2008 ; Sangiovanni 2024), jusqu’aux webradios, comme le réseau Radio GAP, qui, en 2001, lors du G8 de Gênes, diffusait à la fois en FM et sur Internet. Les processus qui ont rendu les technologies de l’information plus accessibles au cours du XXe siècle (coûts réduits, facilité d’utilisation) doivent toutefois être examinés à la lumière de la relation entre le contrôle des médias et l’opposition dans l’utilisation des infrastructures, comme le montrent les études sur les décolonisations (Asseraf 2019 ; Chomentowski 2021) ou sur le développement d’Internet (Tréguer 2023), éléments qui ont déterminé une adaptation réciproque constante capable de générer de nouvelles formes d’hégémonie.

L’avènement d’Internet a en effet marqué le début d’une nouvelle ère de l’opposition médiatique, caractérisée par une nouvelle relation entre la dimension collective et la dimension individuelle. Si, d’une part, les acteurs collectifs ont largement utilisé le réseau comme moyen de diffusion de leur action ou comme outil permettant de garder une trace de leur activité, les réseaux sociaux ont quant à eux offert un nouvel espace aux individus en tant qu’acteurs capables de produire une opposition médiatique. La catégorie des « automédias » illustre ce processus dans lequel l’opposition trouve sa définition collective à travers une pluralité de récits médiatiques personnels (Thiong-Kay 2020).

La diversité des formes technologiques adoptées par l’action médiatique nous amène à nous interroger sur la relation entre technologie et opposition : comment les évolutions technologiques ont-elles redéfini les formes et les contenus de l’opposition médiatique ? Existe-t-il des formes de dialogue et de complémentarité entre les différentes modalités de l’opposition médiatique ? De quelle manière l’évolution technologique a-t-elle influencé l’évolution des objectifs de l’opposition et, parallèlement, les formes de contrôle et de répression de celle-ci ? La technologie médiatique a-t-elle des effets sur la manière dont les acteurs individuels s’engagent et s’identifient aux formes d’opposition collective ?

Spatialités

Les liens locaux, nationaux et transnationaux font de l’infrastructure médiatique un élément clé pour comprendre le développement des idées et des pratiques politiques. Depuis la diffusion des idées révolutionnaires à la fin du XVIIIe siècle, les espaces italophones et francophones ont été traversés par des liens politiques et médiatiques étroits (Bertand, Frétigné, Giacone 2016). Les changements de régime politique multiples et multiformes qui se produisent dans les espaces de diffusion de ces langues permettent ensuite d’explorer la dimension plurielle de l’opposition politique véhiculée par la pratique médiatique.

L’histoire des spatialités en relation avec les médias permet également de composer des géographies fondées sur les similitudes culturelles, sociales et idéologiques des zones en communication. Si cet aspect a été en partie étudié pour la langue et la culture anglophones (Tunstall, Machin 1999), les cultures italophones et francophones n’ont jamais été mises en relation sous cet angle. En effet, plutôt que de se référer à des repères strictement territoriaux, le colloque considère les espaces italophones et francophones comme des espaces de circulation, de médiation et de réappropriation. À travers les migrations, les exils, les traductions, les réseaux éditoriaux, les communautés à l’étranger, la solidarité transnationale ou les circuits militants, les modèles d’information, les pratiques d’opposition et les lexiques politiques voyagent, s’adaptent et se transforment. L’attention portée à la langue en tant que vecteur de circulation politique et médiatique permet ainsi d’interroger non seulement les expériences produites dans les deux contextes nationaux, mais aussi celles qui naissent dans les espaces coloniaux et postcoloniaux, au sein des communautés de la diaspora ou dans les lieux de passage entre plusieurs cultures politiques. Le nouveau lien entre localité et changement politique qui naît de l’opposition médiatique est ainsi capable de dépasser les frontières spatiales définies pour créer des spatialités et des imaginaires virtuels (Levsen, Patel 2022).

De quelle manière les infrastructures médiatiques d’opposition façonnent-elles des géographies politiques différentes ? Quelle relation s’établit entre les espaces locaux, nationaux et internationaux à travers les pratiques de l’opposition médiatique ? Est-il possible d’écrire une histoire transnationale des médias d’opposition ? De quelle manière l’opposition médiatique crée-t-elle des frontières spatiales en reproduisant des formes d’exclusion liées à la centralité occidentale ou eurocentrique ?

Axes et perspectives

Les propositions pourront s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants, qui ne sont toutefois pas exhaustifs :

Les spécificités de l’action médiatique en tant que pratique politique

  • Construire et gérer des médias alternatifs : conditions de production de l’information, financement et canaux de diffusion
  • Conception et organisation du travail dans les médias alternatifs : tension entre militantisme et professionnalisme
  • (Re)penser le concept même d’information : quoi, comment, pour qui ?
  • Formes textuelles, graphiques, sonores et visuelles de l’opposition médiatique : satires, parodies, montages, détournements, mises en page expérimentales, recours au faux, bricolages et contaminations entre les langages.
  • Relation entre l’agenda politique et l’information : convergences, tensions et contradictions
  • Formes de répression et de censure
  • Évolutions technologiques et médias alternatifs

L’opposition médiatique dans son contexte historique : cibles et influences réciproques

  • La critique des médias traditionnels : réflexions théoriques et pratiques politiques
  • Influences réciproques entre les pratiques et les modèles des médias alternatifs et des médias traditionnels
  • L’influence de l’information alternative sur l’agenda politique institutionnel et sur les transformations politiques et sociales

Les acteurs de l’opposition médiatique

  • Analyse intersectionnelle des acteurs et des publics des médias alternatifs
  • Les notions de public et de contre-public
  • Le public des médias alternatifs : la relation entre militantisme et consommation
  • Colonialisme et opposition médiatique

Spatialités, circulations et traductions

  • La réception des débats internationaux dans des contextes locaux: contaminations et adaptations Réseaux d’échanges et de solidarité Médias alternatifs des communautés italophones et francophones à l’étranger Problématisation du cadre national à travers l’attention portée aux circulations linguistiques

Questions méthodologiques et sources

  • Les médias alternatifs : à la fois objet d’étude à part entière et source d’informations sur les acteurs politiques
  • L’attention portée à la matérialité des supports, aux conditions concrètes de production, aux circuits de diffusion, aux pratiques de conservation et aux formes de dispersion des médias alternatifs, afin de reconstituer les réseaux, les circulations, les usages et les modes de consommation
  • Influences entre les technologies et les différents types de médias
  • Archives et centres de documentation
Modalités

Les langues du colloque sont le français, l’italien et l’anglais.

Durée des interventions : 20 minutes

Les propositions doivent être envoyées à opposizionimediatiche2027@ikmail.com avant le 8 novembre 2026.

Elles doivent inclure, outre la proposition d’environ 300 mots : le titre, le prénom, le nom, l’adresse e-mail, la fonction et l’université d’appartenance, ainsi qu’une brève biographie et bibliographie.

Les résultats de l’appel à communications seront communiqués le 22 novembre.

Le colloque aura lieu le 28 janvier 2027 à l’Université Grenoble Alpes

Comité organisateur

Riccardo Bulgarelli, Noemi Magerand, Cosimo Spitaletta

Comité scientifique

Laura Fournier-Finocchiaro, Elisa Santalena, Mauro Forno, Gian Luca Fruci, Carmela Lettieri, Sandrine Lévêque, Laurent Martin, Dominique Pinsolle, Andrea Sangiovanni